Anniversaire du Traité de Rome : quelle place pour la Corse en Europe ?

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C’est le 25 mars 1957, dans le salon de l’horloge de la mairie de Rome, sur la fameuse colline du Capitole, que fut signé le Traité de création de la Communauté économique européenne, l’ancêtre de l’Union européenne. Les Six du début sont devenus Vingt-huit en 2013, puis vont redescendre à vingt-sept au moment du Brexit.

Si nous regardons en arrière, nous voyons une période de paix s’étendant sur sept décennies et une Union élargie comptant 500 millions de citoyens qui vivent libres au sein de l’une des économies les plus prospères de la planète. Les traités de Rome ont mis en place un marché commun dans lequel les personnes, les biens, les services et les capitaux peuvent circuler librement, et ont créé des conditions propices à la stabilité et à la prospérité des citoyens européens.

La Corse dans tout cela n’a fait que suivre le mouvement, tout le moins jusqu’à une date récente. Bien entendu, les Corses ont vu arriver pendant la saison sur nos côtes nos voisins, d’abord allemands, belges et néerlandais, puis italiens quand leur niveau de vie s’est élevé et plus récemment slovènes, hongrois, tchèques, slovaques et polonais…. Bien entendu, quelques centaines de jeunes étudiants de Corte sont partis pour une année d’études grâce à Erasmus : qui à Florence, qui à Thessalonique, qui à Barcelone, qui à Oxford. Bien entendu, nous avons pu consommer la bière hollandaise et vendre la nôtre en Italie.

Une manne financière importante

Mais pour les Corses, l’Europe s’est essentiellement matérialisée depuis quatre décennies par des financements, certains très visibles comme les travaux portuaires et aéroportuaires, ou le programme de préservation Natura 2000 avec, par exemple, le site du Ricantu Capitellu qui a bénéficié de 1 million d’euros pour la protection d’une variété unique d’escargots, mais aussi plus invisibles, et néanmoins très connues par chez nous comme les fameuses primes à l’hectare pour les agriculteurs, en particulier chez les éleveurs. Après avoir bénéficié « plein pot » des aides européennes jusqu’en 2007, la Corse, devenant plus riche que la moyenne européenne qui s’abaissait avec l’entrée des pays d’Europe centrale et orientale, a vu les montants des aides européennes se réduire, mais rester encore significatifs. De plus, de nombreux petits programmes se sont rajoutés ici ou là, pour les femmes chefs d’entreprises, pour l’innovation, pour le capital-risque, pour la promotion des productions locales et la relance de nos coopérations avec nos voisins sardes, toscans ou autres. « Femu Qui » a démarré grâce aux aides de Bruxelles.

Depuis les années 1990 avec le Feder, les Programmes intégrés méditerranéens (PIM), le Fonds social européen, les aides à l’agriculture et bien d’autres programmes moins connus, on arrive au chiffre respectable de plus de 2,5 milliards d’euros d’aides versées par Bruxelles à la Corse.

Cependant résumer l’Europe à un tiroir-caisse serait bien inapproprié et ferait oublier tout ce que l’Europe a pu et surtout pourrait nous apporter.

Le « pour » et le « contre » de 60 années d’Europe en Corse

L’euroscepticisme a peu prospéré chez nous, bien qu’on ait mis en cause, à juste titre, l’excès de réglementation, par exemple en matière de normes pour la transformation et le conditionnement de nos produits traditionnels, charcuterie et fromages en tête.

L’ouverture des transports maritimes à la concurrence, selon les règles de Bruxelles, a certes provoqué des amendes retentissantes, mais a, malgré tout, permis d’élargir l’offre de transport tout en maintenant le principe de continuité territoriale. Il serait temps d’ailleurs d’envisager une vraie continuité territoriale européenne et faciliter nos liaisons comme par exemple des liaisons aériennes quotidiennes Bastia-Rome ou Ajaccio-Barcelone. Cela donnerait un vrai sens à l’ouverture de la Corse sur l’Europe.

C’est l’Europe qui a reconnu onze produits corses d’appellations contrôlées ou indications géographiques protégées comme notre vin, notre huile d’olive ou les noisettes de Cervione.

Il reste à explorer le champ du politique. Admiratif de Pasqual Paoli, Jean-Jacques Rousseau prédisait bien qu’« un jour, cette île va étonner l’Europe ». À l’époque, on ne parlait ni de Bruxelles, ni de subventions, mais de démocratie et de fierté nationale.

Certes, des élus corses se sont illustrés au cours des années passées en Europe dans la défense de l’identité corse et de l’insularité. On peut citer à cet égard les députés européens Max Simeoni, François Musso et plus récemment François Alfonsi. Jean Baggioni, qui a aussi été député européen, a, en tant que Président de l’exécutif, arrimé la Corse à la Conférence des Régions périphériques maritimes (CRPM) au point d’en présider la Commission des îles vingt ans avant que Gilles Simeoni ne reprenne ces jours derniers le flambeau.

L’élection du 13 décembre 2015 a marqué les esprits au-delà de notre île et pas seulement à Paris. L’Exécutif et l’Assemblée de la CTC ont ouvert un dialogue permanent et structuré avec la Sardaigne. Des contacts approfondis ont été pris avec les Baléares et la Catalogne. Jean-Guy Talamoni s’est rendu en mission exploratoire à Malte, qui préside pour six mois l’Union européenne. Il reste encore à structurer un dialogue permanent avec l’Union européenne. Soixante ans après la signature des Traités de Rome, la Corse est en train de se chercher une place dans le concert européen.

Avec Gilles Simeoni, Président de la Commission des îles et tous les autres élus européens, nationaux et régionaux , il nous faut prendre notre bâton de pèlerin pour rassembler tous les territoires en Europe qui revendiquent un traitement particulier en raison de leurs handicaps structurels : maintien des aides, souplesse dans l’application des normes, flexibilité dans la mise en place des règles de concurrence pour le transport, reconnaissance de la nécessité d’appliquer des restrictions sur l’accès à la propriété pour des raisons de protection de l’environnement et de la cohésion sociale, fiscalité destinée à encourager les investissements et les activités économiques. J’ai pu constater ces jours derniers que, notamment suite à nos démarches, la Présidence actuelle de l’UE, la République de Malte, s’y est engagée fortement et a déjà réussi à convaincre de nombreux États membres. C’est un premier succès encourageant.

La Corse, exemple de territoire « durable » ?

On voit bien aussi que nous sommes attendus, espérés, comme un exemple en Europe en termes de développement durable, d’agriculture biologique, d’économie circulaire, d’énergie renouvelable parce que la Corse est un écrin encore largement préservé, unique en Méditerranée et parce que la nature y a été généreuse en eau, soleil, vent, forêt, côtes et espaces naturels grandioses. La Corse ne peut rivaliser avec ses concur-rents au niveau de ses productions et de son tourisme que par la qualité. Faire de la Corse à un horizon rapproché l’île de l’agriculture bio et des circuits courts est tout à fait possible. Envisager d’être un territoire autosuffisant en énergies et se passer du fuel lourd ou du gaz pour notre électricité est possible aussi.

La question du « déficit démocratique »

Cela fait déjà une bonne décennie que l’Union euro-péenne ne fait plus rêver, du moins en France. On se souviendra notamment de l’échec du référendum sur le Traité constitutionnel en 2005. Même si le Traité de Lisbonne, deux ans plus tard, a pu récupérer une partie du contenu du projet de constitution, il en a perdu l’ambition essentielle qui était de légitimer le projet européen auprès des citoyens. Depuis, la crise de la dette grecque a révélé une dureté dans la mise en œuvre des règles européennes qui est parue injuste à bon nombre de citoyens des pays du Sud de l’Europe. Enfin, le Brexit a mis fin au jeu de dupes que se jouait depuis plus de quarante ans l’Europe et le Royaume-Uni.

Alors il était donc grand temps que l’UE regarde vers l’avant et réfléchisse à l’élaboration d’une vision de son propre avenir, désormais à 27. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a proposé cinq orientations possibles entre la continuité, le repli sur le seul marché unique, l’Europe à la carte, les coopérations renforcées et une Europe fédérale. Jean-Claude Juncker le reconnait lui-même : ce qui manque à l’Europe aujourd’hui, c’est le lien avec les citoyens. Il passera par un renforcement des outils de démocratie participative et du rôle du Parlement européen.

Notre île n’a-t-elle pas pour vocation, avec sa popula-tion réduite, en liaison avec nos voisines de Sardaigne, des Baléares, de Malte, à devenir un laboratoire de démocratie directe pour organiser des consultations directes des citoyens ? Il faudrait également que la Corse, qui dispose d’un siège au Comité des régions1 bénéficie de sièges au Parlement européen ; le chiffre de 2 paraissant le plus raisonnable. C’est un combat à mener d’urgence, car la situation actuelle2 n’est pas acceptable, car nous ne sommes pas représentés au Parlement de l’Europe. Le redécoupage régional de 2015, qui rend caduque l’organisation actuelle, nous offre une opportunité unique pour renégocier cette question.

Un rôle pour notre île en Méditerranée

Ce qui manque à l’Europe aujourd’hui aussi, c’est une vision sur la Méditerranée. C’est la rive Sud de l’Europe qui connaît les plus fort taux de chômage, notamment parmi les jeunes. C’est par elle qu’arrivent les migrants, l’instabilité politique et une grande partie du terrorisme. Une ambition méditerranéenne s’impose. Comment imaginer de bâtir un projet européen en oubliant l’Afrique, le Maghreb et le Moyen-Orient ? Nous avons là à la fois le pôle de croissance démographique et sans doute un jour économique le plus fort du monde et en même temps le plus grave facteur de risques pour l’Europe. Avec une relance d’Union de la Méditerranée la relance de la construction européenne pourrait trouver son véritable second souffle. Bâtie dans les années 1950-1960 comme la solution qui se voulait définitive au conflit franco-allemand et la réponse pacifique au défi lancé par le bloc communiste, l’Europe du XXIe siècle pourrait avoir comme magnifique ambition de réunir les deux rives de Mare nostrum !

Et la Corse est tout à fait bien placée, en partenariat avec ses voisines, pour jouer un rôle économique et politique. Nous en avons les moyens et déjà même les acteurs. « Racines de ciel » : chaque année à Ajaccio fait se rencontrer les auteurs de Méditerranée, de Benjamin Stora à Alexandre Najjar. Le Cercle des économistes prévoit des rencontres sur l’Économie bleue en Méditerranée avec le Commissaire européen Karmenu Vella à l’automne à Porto Vecchio. Et il est question que la Corse accueille une force d’intervention humanitaire de l’Union européenne en Méditerranée comme le propose l’Association « Tutti Inseme Per l’Avvene » en raison de notre expérience dans la prévention des feux de forêt. C’est à partir de notre île que Jean François Bernardi, avec l’association pour une Fondation de Corse « Umani », a lancé son initiative sur la « non-violence » qui connaît un retentissement dans toute l’Europe et dont la rive Sud de la Méditerranée aurait tant besoin, car c’est par la paix que la région retrouvera sa stabilité.

D’où l’urgence que nous investissions en liaisons aériennes et maritimes avec tous nos voisins. Il n’est pas logique de passer par Nice pour aller à Rome, par Lyon pour aller à Malte, par Marseille pour aller au Maroc, par Paris pour aller à Barcelone ou à Lisbonne. Nous pourrions devenir, comme Malte, un nœud de rencontres et de commerce en Méditerranée occidentale. Ce ne sont pas seulement des rêves et de belles rencontres. Ce sont des milliers d’emplois qui sont en jeu.

Territoire qui investit dans le « durable », laboratoire de nouvelles formes de démocratie, pôle de stabilité et de paix en Méditerranée, la Corse pourrait de nouveau rayonner en Europe, 60 ans après le Traité de Rome et 260 ans après Paoli.

Henri Malosse

1 Nanette Maupertuis l’occupe à présent.

2 Pour les élections de 2014, la Corse était englo-bée dans la même circonscription que Rhône Alpes et Paca, rendant extrêmement problématique la pré-sence en position éligible d’élus corses.

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