Transition énergétique, innovation sociale et réinvention des territoires

Transition énergétique innovation
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Parce qu’ils sont la réalité où s’ancrent le vécu de leurs habitants et l’activité des entreprises, les territoires, qu’ils soient urbains ou ruraux, sont les antidotes d’une complexité croissante et d’une mondialisation ultra-libérale qui échappent à la compréhension et à l’emprise des citoyens.

Face aux changements climatiques qui remettent en cause la viabilité de notre environnement à moyen et long terme et en réponse aux bouleversements de l’ensemble des systèmes économiques, politiques, culturels et sociétaux, ils sont les seuls niveaux auxquels les profondes mutations indispensables – qu’implique la transition énergétique – peuvent et doivent être mises en œuvre.

Une transition qui ne repose pas uniquement sur les seules innovations technologiques, mais qui nécessite un véritable changement de mode de vie, dans ses dimensions matérielles et technologiques (forme d’habitat, objets…), mais également économiques, sociales et idéelles (valeurs, représentations…), soutenant l’organisation de la vie sociale (logement, éducation, mobilité, alimentation…).

Pour effectuer cette transition il est nécessaire de développer de nouveaux modes et organisations de vie qui ne peuvent être acceptables, désirables et in fine effectifs, que s’ils reposent sur un nouveau cadre de solidarité et de création de valeur partagée au niveau local. Ce qui implique de passer d’une approche techno-centrée à une approche socio-centrée, et nécessite de penser la notion de transition non pas comme une mécanique programmable, mais comme un processus organique, un phénomène dynamique et humain.

Un tel processus correspond typiquement à celui de l’innovation, appliquée aux champs du social, de l’économique et du culturel.

Il peut être défini comme l’émergence de nouvelles modalités de coordination et de relations entre les acteurs sociaux afin de répondre à des besoins et attentes sociales que ni le marché ni l’État ne sont capables de satisfaire. Il passe par la mise en œuvre de modes de régulation le plus souvent non marchands.

Cependant, dans l’optique qui est présentée ici, l’innovation sociale n’est pas cantonnée au champ des seuls besoins sociaux. Elle se veut un processus d’innovation collective intéressant l’économique, le social et le culturel, visant l’émergence d’un nouveau modèle de territoire et permettant d’engager fortement la transition énergétique en incluant tous les acteurs dans un nouveau modèle local, plus court et principalement circulaire, susceptible de créer du sens et de la valeur partagée, replaçant l’humain au centre, à l’échelle individuelle et collective.

La transition énergétique repose dès lors sur la mise en œuvre de nouvelles pratiques sociales correspondant aux attentes des habitants des territoires en matière de qualité de vie et sous-tendues par un système économique et technique adapté et créateur de richesses territorialisées. D’objectif, elle devient l’instrument du développement local et l’un des supports de la qualité de vie dans les territoires. La transition énergétique ouvre la porte à un nouveau modèle de production de qualité de vie à l’échelle locale.

Le territoire, l’échelle première de la transition énergétique

Les transitions en cours et principalement la recherche d’un nouveau mix énergétique appellent un renversement des stratégies de globalisation et de centralisation telles qu’elles ont été pratiquées jusqu’ici dans une logique essentiellement technocratique.

Il est indispensable de partir de la réalité sociale et humaine dans sa diversité de situations et d’attentes pour rechercher de nouveaux équilibres entre production, consommation, usages de l’énergie et niveau de vie.

La crise des « gilets jaunes » a montré que des mesures ciblées accompagnant la politique de transition énergétique ne pouvaient trouver leur justification ni leur acceptabilité pour toute une partie de la population si elles ignoraient la réalité du vécu, dégradant sans contreparties positives la qualité de vie au quotidien.

En réponse à ces enjeux, et par ce qu’il est le support des modes de vie, le territoire constitue l’échelle privilégiée pour engager les transformations indispensables liés aux transitions en approches innovantes susceptibles de mobiliser les acteurs politiques, économiques, sociaux, culturels.

Le territoire est un système complexe par sa nature multidimensionnelle. Il a justement le mérite de ne pas correspondre à une vision figée. Il est un écosystème humain et social en devenir et une potentialité collective.

L’inclusion de tous les acteurs du territoire est dès lors indispensable, afin que les réponses aux enjeux de transition couvrent bien tous les besoins et toutes les aspirations, évitant ainsi des effets d’asymétrie et potentialisant leurs bénéfices.

L’approche par la qualité de vie focalise l’action sur l’humain

La source d’énergie n’est pas le principal moteur de la transition énergétique.

Celle-ci nécessite de profonds changements de nos modes de vie dont il faut analyser l’impact perçu par les citoyens sur leur qualité de vie. Cet impact conditionne profondément son acceptabilité et sa désirabilité et par conséquent l’adoption massive du nouveau modèle énergétique et sociétal qu’elle nécessite. Les changements proposés devant représenter au minimum le moyen de maintenir un niveau de qualité de vie souhaitable et l’opportunité d’en identifier de nouvelles sources.

L’approche par la qualité de vie crée une focale commune de rang supérieur susceptible d’englober les différents niveaux de complexité de transition par l’alignement sur l’humain et son vécu. Elle la rend opérable et souhaitable et produit une forte cohérence dans l’évolution du modèle de développement territorial.

La qualité de vie repose sur une offre de biens et services produite par le territoire et répondant à ses éléments constitutifs (sécurité, santé, éducation, mobilité, emploi, lien social, accès aux services et biens communs…).

Il s’agit de l’apprécier par la compréhension de chacun des éléments constitutifs, des liens et interactions qui les unissent, mais aussi au travers des capacités individuelles de choix et de développement.

Ainsi, l’élément ou le critère de « mobilité » devra être observé :

  • en termes d’accès à la mobilité, de niveau et de qualité concernant celle-ci ;
  • dans sa relation à d’autres éléments ou critères déterminants de la qualité de vie : santé, distance au travail, niveau de vie… ;
  • dans l’existence ou l’inexistence des choix de mobilité qui restreignent ou au contraire élargissent les capacités individuelles et collectives ;
  • dans sa relation aux besoins de développement ouvrant (ou pas) la perspective d’une vie meilleure.

Analyser et construire les facteurs de qualité de vie propre à un territoire, dans une logique inclusive, permet de construire avec ses habitants un chemin vers un futur souhaitable intégrant un changement de mode énergétique.

Au travers de cette approche, le territoire est abordé de manière holistique, systémique et inclusive.

Cette vision, humaniste par essence, crée les terrains d’exploration et d’expression les plus larges à partir de la qualité de vie, vécue et projetée, avec comme conséquence majeure l’élargissement des voies de réponse aux enjeux de transition, leur pertinence sur les plans individuels et collectifs, leur capacité de satisfaire les objectifs d’inclusion de toutes les populations et, in fine, leur performance.

Elle n’est nullement exclusive ou réductrice des choix technologiques, mais oriente ceux-ci dans les directions créant la meilleure combinaison de leviers de performance techniques, économiques et sociétaux.

L’innovation sociale comme catalyseur de la transition énergétique

Il s’agit d’engager avec les parties prenantes du territoire un processus de co-construction mettant en relation scénarios de transition et qualité de vie. Intégrer dans ces scénarios la dimension des comportements individuels et collectifs plutôt que de la subir. Favoriser le développement des écosystèmes circulaires contribuant à la transition, à la résilience et au développement des territoires.

La démarche d’innovation sociale procède à la fois d’une posture et d’un processus. Elle permet d’engager la vision et la réalisation d’un futur souhaitable, tout en centrant celles-ci sur des objectifs concrets d’efficacité et de performance à l’échelle du territoire.

Un tel processus apporte cette capacité en opérant sur plusieurs terrains parallèles et interdépendants : l’élaboration de scénarios d’alignement des objectifs de transition et de la qualité de vie, la création de sens par l’inclusion des parties prenante et l’élaboration d’une destinée commune, l’invention d’une pratique de développement du territoire permettant l’émergence de nouveaux modèles circulaires.

En ce sens, il dépasse le périmètre classique de l’innovation sociale pour en faire un véritable outil de transformation sociétale.

Engager un processus de co-construction

Il faut engager avec les parties prenantes du territoire un processus de co-construction mettant en relation scénarios de transition et qualité de vie. Il ne convient pas de confondre le processus de co-construction inhérent à la démarche d’innovation sociale, avec les dispositifs de « concertation » dont la nature est de recueillir des avis et de confronter des positions dans l’espoir de voir émerger un consensus qui repose trop souvent sur le seul rapport de force.

Au contraire, le processus décrit ici n’est pas un outil de gouvernance ni de démocratie participative « classique » au sens où il ne s’agit pas de choisir, mais de créer en commun. C’est donc bel et bien un outil d’innovation. Il relève d’un cheminement qui se doit d’être ouvert et maîtrisé, afin de permettre à la fois d’élaborer des propositions innovantes et de fédérer les parties prenantes autour de territoires d’alignement, porteurs de niveaux d’acceptabilité et de désirabilité explicites.

À l’instar de tout processus d’innovation, celui-ci relie les besoins et objectifs, en l’occurrence de qualité de vie et leur satisfaction par le développement et la mise en œuvre de nouveaux projets et modèles.

Ce processus d’innovation collaborative repose avant tout sur l’intelligence et l’invention collective. Il a principalement pour objet l’élaboration de scénarios de transitions mettant en relation l’impact de celles-ci et la qualité de vie, ou l’accompagnement de la mise en œuvre de solutions techniques répondant à cette articulation. Il donne également l’opportunité de projeter sur les territoires l’empreinte économique et sociale souhaitable des projets inhérents à la transition énergétique. Une telle projection permettant aux acteurs de concevoir, piloter, développer et évaluer des portefeuilles de projets alliant techniques et sociétal.

Intégrer la dimension des comportements individuels

Il est important d’intégrer dans ces scénarios la dimension des comportements individuels et collectifs plutôt que de la subir.

Inhérente à la complexité des phénomènes sociaux, la question des comportements individuels et collectifs est primordiale pour entreprendre concrètement la transition énergétique dans l’optique d’une réduction de l’empreinte écologique globale d’un territoire.

Les comportements sont très largement les conséquences de la représentation du vécu, de la perception des enjeux à l’échelle individuelle et du sentiment de proximité (l’ours polaire est-il dans mon jardin ?) et de la force d’inertie des conventions. En permettre l’émergence de nouveaux nécessite de jouer sur ces différents leviers et repose sur la construction de leur acceptabilité sociale.

Élaborer des scénarios d’empreinte de qualité de vie permet de relier les niveaux individuels et collectifs de la transition énergétique. Intégrer les citoyens dans leur élaboration leur ouvre la possibilité de se projeter dans l’action collective, une telle projection donnant du sens à l’adoption de nouveaux comportements dont ils peuvent prévoir et évaluer l’impact sur leur qualité de vie. Un tel processus rendant ainsi le changement désirable.

Un tel exercice repose en grande partie sur l’élaboration et la mise en œuvre d’indicateur de qualité de vie et de bien-être territorialisés, support d’un exercice de projection et d’arbitrages à l’échelle du territoire.

Favoriser le développement des écosystèmes circulaires contribuant à la transition, à la résilience et au développement des territoires.

La transition énergétique rend par ailleurs incontournable la création de nouveaux écosystèmes circulaires à l’échelle du territoire, couvrant les champs techniques, économiques, sociaux et culturels. Ils portent dans leur gènes un puissant facteur d’alignement avec les enjeux structurants des transitions, énergétiques, et écologiques et sociétale. Leur développement favorise la production de valeur partagée et repose sur la mise en évidence et l’utilisation de nouvelles ressources territoriales dont l’émergence fait partie intégrante des scénarios d’innovation.

Il s’agit de repenser le modèle territorial à l’aune de cette création de valeur.

Ces spirales vertueuses reposent sur le principe d’intégration des externalités négatives comme ressources dans une même chaine de valeur incluant acteurs économiques, sociaux, politiques et citoyens. C’est cette chaine de valeur qui doit pouvoir émerger du processus d’innovation sociale.

Ce processus d’innovation sociale, qui intègre une vision réconciliatrice des finalités des transitions avec les enjeux de développement humain et sociétal, constitue une opportunité unique pour adapter la gouvernance des territoires aux réalités et aux aspirations du XXIe siècle.

Réconcilier le temps du politique et celui des transitions n’est pas une question de temporalité, mais principalement de vision, de posture et de méthode.

Restaurer une cohérence et un alignement créateurs de sens entre le pourquoi, le quoi et le comment de l’action politique, en coproduisant une réponse aux enjeux du monde à l’échelle locale, c’est passer d’une logique de globalisation privative de libertés d’agir à une logique de proximité à portée universelle, créatrice de valeurs partagées et de capacités de développement.

Par son approche holistique, systématique et inclusive, l’innovation sociale ouvre des capacités concrètes d’évolution adaptative, qui constituent le véritable enjeu des transitions au niveau humain. La production de nouveaux modes de vie, incluant les dimensions sociales, économiques et politiques est seule susceptible d’imprimer le mouvement global et sociétal, passant par des points de bascule et des effets d’entraînement positifs, qui rendra les transitions recherchées effectives dans la somme de leurs impacts énergétiques et écologiques.

Stéphane Demarquette et Igor Salomon

Directeurs associés du Cabinet de conseil ISD-Conseil

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