Crise au Liban – L’impact sur les femmes

femmes liban claudine aoun roukoz
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Le rapport de 2020 sur l’indice des inégalités entre les sexes au niveau global, publié par le Forum de l’économie mondiale, place le Liban au 145e rang sur 153 pays et le propulse en même temps au premier rang quant à l’enrôlement des femmes dans l’enseignement secondaire et supérieur.

L’interprétation de ce paradoxe peut être référée en premier lieu à l’évolution sociétale libanaise où la pratique de l’enseignement des filles n’est plus, depuis plus d’un siècle, un enjeu contesté et où l’instruction continue d’être, malgré la crise économique actuelle, un des moteurs de l’ascension sociale. Mais si l’accès des filles à l’instruction est devenu une pratique courante, leur participation à la vie active quoique largement pratiquée, reste cependant tributaire de diverses contraintes qui expliquent que le Liban occupe encore le 142e rang mondial quant au niveau de la participation des femmes au marché du travail. En effet, quoiqu’en hausse, cette participation est toujours de 29,3 % contre 70,4 % chez les hommes, selon les récents chiffres publiés par l’administration centrale des statistiques en décembre 2019.

Ces pourcentages doivent être considérés également à la lumière des chiffres qui relèvent que 55  % des travailleurs opèrent dans le cadre du secteur informel et, par conséquent, ne bénéficient pas des avantages prévus dans le cadre du droit du travail et de la sécurité sociale. Cette situation précaire des travailleurs est accentuée aujourd’hui par la crise économique ambiante. Le taux de chômage atteint selon les chiffres officiels une moyenne de 11,4 % et arrive à 17,8  % dans une des régions les plus déshéritées du pays, le caza de Menieh, au Nord du Liban. Le chômage atteint d’autre part davantage les forces laborieuses féminines où son taux est de 14 % en comparaison à 10 % pour les hommes. Mais la donnée la plus inquiétante à cet égard concerne les pourcentages du chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans qui s’élèverait au taux record au Liban depuis 2004, de 23,3 %.

Pire, ce taux est évalué dans la même catégorie d’âge à 35 % pour les détenteurs et détentrices de diplômes universitaires.

Malaise et ressentiment

Ces chiffres contribuent à éclairer le malaise et le ressentiment qui se sont fait jour avec le soulèvement populaire des derniers mois, notamment chez les jeunes, hommes et femmes. La révolte du 17 octobre 2019 a révélé que les femmes autant que les hommes sont désormais conscientes des injustices sociales qui les atteignent. Ceci d’autant plus qu’elles souffrent davantage que les hommes de restrictions légales qui accroissent l’impact de la crise économique et sociale sur leurs vécus. Touchées par la crise des institutions politiques comme par la crise économique, financière et sociale, les femmes aspirent également à des lois qui leur assureraient un traitement égal à celui de l’homme au niveau de la protection contre la violence, comme au niveau des lois du statut personnel, des droits et obligations au sein de la famille et surtout à une reconnaissance réelle de leur droits de citoyennes qui se traduirait par la reconnaissance de leur droit à transférer leur nationalité libanaise à leurs enfants, quelle que soit la nationalité du père de ces enfants. Il est à noter, de plus que, ne disposant pas du droit de la tutelle sur leurs enfants, qui revient au père dans les lois communautaires qui régissent le statut personnel, les femmes libanaises ne sont pas habilitées à ouvrir des comptes bancaires au bénéfice de leurs enfants mineurs.

D’autre part, les politiques officielles et les textes législatifs n’ont pas adopté des mesures visant à entreprendre des « actions positives » en vue de favoriser l’inclusion des femmes dans le monde des entreprises et dans celui de la représentation politique. Il n’existe pas au Liban des avantages fiscaux destinés à compenser les frais de garde d’enfants pour les mères économiquement actives, comme il n’existe guère des services de garde assurés pour leurs jeunes enfants.

Sur le plan politique, malgré les revendications des organisations féminines, aucune mesure n’a été introduite au Liban par les législateurs ou les gouvernants, en vue d’imposer une représentation équitable des femmes au niveau des instances gouvernementales, du parlement, des conseils municipaux ou des conseils d’administration des entreprises.

Résultat, aucun système de « quota » n’a été adopté en faveur des femmes. Le Liban occupe ainsi le 146e rang mondial quant à la représentation des femmes au Parlement. Cependant, le pays se félicite de la nomination de 6 femmes ministres dans le gouvernement actuel, composé de 20 membres.

Changements dans les stéréotypes

Des données exposées, il résulte que la position qu’occupent les femmes dans le Liban d’aujourd’hui, ne peut être qualifiée que de précaire. Nous en sommes entièrement conscientes à la Commission nationale de la femme libanaise et nous œuvrons, avec les faibles ressources dont nous disposons, pour une réorientation des politiques nationales en vue d’améliorer les conditions de vie et les cadres législatifs qui entravent l’autonomie des femmes sur le plan social comme sur les plans économiques et politiques.

La prise de parole directe par les femmes pour la réclamation de leurs droits personnels comme de leurs droits de citoyennes au cours du soulèvement populaire a largement été entendue par la population et a contribué à une prise de conscience bien plus large de la justice de leurs revendications.

De même, l’activisme manifesté par les femmes au cours de ce soulèvement a contribué à une responsabilisation politique accrue de leur part et à une acceptation plus visible de leur rôle politique de la part de leurs homologues hommes.

Ces manifestations, largement médiatisées, des rôles qu’ont joué les femmes dans les déroulements des séquences du soulèvement populaire depuis le 17 octobre 2019 et dans sa couverture médiatique, vont nécessairement avoir un impact sur les stéréotypes de l’image que notre société transmet de la femme et de ses rôles. Ce changement dans les stéréotypes, associés à l’implication accrue des femmes dans des postes des responsabilités ministérielles, particulièrement au niveau du ministère de l’intérieur dans le gouvernement précédent et au niveau des ministères de la défense et de la justice au niveau du gouvernement actuel, favorisera les chances de succès des démarches futures qu’entreprendra la Commission nationale de la femme auprès des instances parlementaires et gouvernementales pour amender les lois et les politiques officielles, dans le sens d’une plus grande égalité hommes-femmes.

Les deux guerres mondiales successives ont été, en Europe, l’occasion qui a permis de reconnaître les aptitudes des femmes à remplir des tâches qui étaient jusque-là considérées comme étant du ressort des hommes uniquement. Et cette reconnaissance a été à la base de l’essor du mouvement pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Nous estimons aujourd’hui que le soulèvement populaire de l’automne 2019 au Liban a été aussi l’occasion d’une prise de conscience des réalités qui entravent la vie des femmes et augure d’un changement dans les mentalités que suivra, sans doute un changement favorable aux femmes quant aux normes et aux pratiques sociales.

Claudine Aoun Roukoz

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